À dix minutes de Bandol, un petit rocher battu par les vents a retrouvé son âme. L’île de Bendor, imaginée par Paul Ricard en 1950, rouvre enfin ses portes après cinq ans d’un chantier colossal. Son arrière-petit-fils, Marc de Jouffroy, a mené cette renaissance avec une obsession : préserver l’esprit originel du lieu, celui de son enfance.
Ce paradis de sept hectares, posé face à la Côte d’Azur, a rouvert au public le 1er mai. Les visiteurs y découvrent un patrimoine restauré avec soin, des hôtels discrets et une atmosphère solaire. Découverte guidée.
L’héritier Ricard et l’île de son enfance
Marc de Jouffroy, directeur général de la société Paul Ricard, reste fidèle aux lieux. Il raconte ses étés passés à Bendor avec une émotion intacte. Les 800 kilomètres depuis Paris, l’odeur des pins à l’arrivée, les marins du port de Bandol qui le connaissaient depuis toujours. Il se souvient des bonbons de Suzanne, des crêpes les meilleures du monde et de ces après-midi magiques avec ses frères et sœurs.
« Bendor a été mon paradis. Nous étions dans un monde enchanté, et cette île ne nous était pas réservée : elle était ouverte à tous. » Les Bandolais y venaient, les touristes aussi, et même des vedettes comme Jacques Dutronc, Fernandel, Joséphine Baker ou Dalí.
Ce lieu unique, acheté par Paul Ricard en 1950, devait être un terrain de créativité. Le créateur du pastis souhaitait accueillir les gens autour des loisirs et de la culture. Des restaurants, des hôtels, un petit port, des artisans, un zoo même. Une utopie solaire qui devait traverser le temps.
Le sauvetage d’un petit éden méditerranéen
Le temps a fini par faire son œuvre. Le sel, les intempéries et le mistral ont abîmé les bâtiments. L’hôtel Delos et le Grand Large tournaient encore, mais le Soukana, trop dégradé, restait fermé. Marc de Jouffroy le sait : il faut réagir vite pour sauver ce patrimoine unique.
En 2019, une réflexion sérieuse s’engage. Un appel d’offres est lancé auprès d’opérateurs de l’hôtellerie haut de gamme. Quinze candidats se présentent. Quatorze sont des structures internationales incontournables. Le quinzième, c’est Zannier, un nom plus connu pour le prêt-à-porter enfants que pour l’hôtellerie.
Arnaud Zannier, fils du fondateur de Kickers et Tartine & Chocolat, développe pourtant depuis 2011 une collection d’établissements discrets et raffinés. Sa rencontre avec Marc de Jouffroy est un coup de cœur. « Il connaissait tous les détails du projet par cœur. Sa vision de l’île était bluffante. » Le dossier sera présenté comme un livre d’art.
Une réhabilitation fidèle à l’esprit Ricard
Le chantier débute en 2021. Il s’agit d’une véritable coconstruction entre les familles Ricard et Zannier. Le fil conducteur ne change jamais : respecter l’esprit originel. Pas de table rase, mais une réinterprétation subtile.
La plupart des bâtiments voulus par Paul Ricard ont été rénovés et préservés. Le clocher, les bas-reliefs, la colonne qui arbore le message « Nul bien sans peine » : autant d’éléments qui racontent l’histoire du lieu. Seul le musée du vin a laissé place à un spa entièrement reconstruit.
Le savoir-faire local est mis à l’honneur. Les bureaux de tabac, les artisans comme Antoine le souffleur de verre ou Lili et sa lavande ne sont plus, mais leurs héritiers occupent désormais le Village des artisans. Philippe Franc, expert de la lavande, y tient boutique.
Un luxe humble et confidentiel, loin du clinquant
Zannier Hotels imprime sa marque : un luxe discret, humain, sans standardisation. Chaque lieu possède sa propre identité. Les familles françaises d’entrepreneurs partagent un même langage, celui de la convivialité.
Arnaud Zannier l’explique : « Bendor, c’est cinq ans de travail sur un projet qui nous rend très fiers. » Une fierté qui se traduit par des matières nobles, des lignes épurées et une attention portée à chaque détail. Les intérieurs du Delos jouent la carte du glamour des années 1960, avec des tons de bleus très clairs et du mobilier vintage chiné.
- 🏨 L’hôtel Delos, hommage au glamour rétro de la Riviera
- 🌿 Le Soukana, dédié au bien-être, avec son bassin de nage de 30 mètres
- 🚤 Les maisons Madrague, situées sur le port
- 🏊 Deux piscines, dont l’une se fond visuellement avec la mer
- ⛵ Accès à l’île en bateau depuis Bandol (3 navettes régulières)
- 👨🍳 Quatre restaurants aux identités variées, dirigés par le chef Lionel Levy
93 chambres au total, réparties entre les trois hôtels. Une offre volontairement limitée pour préserver l’esprit confidentiel du lieu.
L’art et les artisans au cœur de la renaissance
la culture reste le pilier du projet. La galerie Oraé assure la curation artistique de l’île. 200 œuvres contemporaines sont disséminées dans les jardins, les chambres et les espaces communs. Elles sont signées Tiffany Bouelle, Côme di Meglio, Lara Nabawy, Mattia Bosco, Han Chiao, Antonin Anzil, Flavia Broï ou encore Elisa Uberti.
Des créateurs en résidence animent des workshops pour initier les visiteurs à leur savoir-faire. Actuellement, les vases-sculptures de la céramiste Zeljana Vidovic et les objets parfumés du duo Nysæ, formé par Marion Saxod et Charles Guerlain, sont à découvrir. Une passerelle entre le passé et le présent, entre les artisans d’autrefois et les créateurs d’aujourd’hui.
Le beau ne serait rien sans le bon. Les visiteurs peuvent déambuler dans les ruelles, flâner sur les terrasses face à la mer, ou jouer à la pétanque comme autrefois.
Lionel Levy et la table méditerranéenne
Le chef Lionel Levy, anciennement étoilé pour Une Table au Sud à Marseille, a imaginé les cartes des quatre restaurants. Chaque lieu possède sa personnalité culinaire.
Au Delos, des plats « bord de piscine » : salade de homard, tartare de bœuf, club-sandwich. Au Soukana, une carte inspirée des classiques asiatiques avec une touche provençale. Au Nonna Bazaar, les recettes de grand-mère du bassin méditerranéen règnent : panisses, petits farcis, bouillabaisse, focaccia.
Le Grand Large, lui, accueille un chef en résidence avec une liberté totale : donner sa vision de la méditerranée. Lionel Levy privilégie les producteurs locaux, ceux de Marseille et d’autres nouveaux du Var. Sa philosophie est simple : « Cuisiner, c’est être à l’écoute des clients, leur donner ce qui les rend heureux. »
Dans le café qui rend hommage à Paul Ricard, on déguste un pastis bien sûr, des glaces de la Maison Simone de Signes, et des crêpes aussi bonnes que celles de l’enfance de Marc de Jouffroy. Une façon de boucler la boucle, entre mémoire et modernité.
Bendor, une destination hors du temps
L’île ne se visite pas librement. Pour y accéder, il faut une réservation dans l’un des hôtels ou des restaurants. Une décision assumée, qui garantit une expérience paisible, sans foule. Les trois bateaux qui relient Bandol à Bendor emmènent les visiteurs dans un monde à part.
Le pari était risqué. Il est réussi. Bendor renoue avec son histoire sans la figer. L’héritier des Ricard a su transmettre cette mémoire à une nouvelle génération d’entrepreneurs, la famille Zannier. L’utopie solaire imaginée par Paul Ricard continue de vivre, portée par ceux qui l’ont aimée.
Les sourires des visiteurs accostant sur le petit port le confirment : la renaissance de Bendor est bien une histoire de bonheur. Un bonheur simple, élégant et profondément méditerranéen.

Benjamin Benoit a passé dix ans comme reporter freelance pour des magazines de voyage avant de fonder Paris Orly, posé au sud du périphérique parisien. Il aime l’aéroport d’Orly pour son tempo direct et ses horizons méditerranéens.